La revalorisation de la médecine générale passe-t-elle par la compromission ?

Il était une fois la médecine générale.

Médecine générale !
Médecine générale outragée !
Médecine générale brisée !
Médecine générale martyrisée !
Mais médecine générale libérée !
Libérée par elle-même…

 

Libérée ? C’est vite dit.

J’ai toujours entendu parler de la revalorisation de la médecine générale.

Il y a quelques années, des « pragmatiques » (en opposition aux « dogmatiques ») ont porté un regard analytique sur la situation.
Seules les spécialités hospitalo-universitaires sont valorisées.
La voie est donc toute tracée : il faut faire de la médecine générale une spécialité, de préférence hospitalo-universitaire.
Et c’est ainsi que nous avons :

  • des professeurs de médecine générale
  • des chefs de clinique de médecine générale
  • des internes de médecine générale
  • des externes de médecine générale
  • et, bien entendu, un congrès

Pas de discipline sérieuse sans congrès.
De préférence, un peu classe. Nous n’allons quand même pas faire ça dans un gite rural de la Creuse.
En ces temps difficiles, il faut savoir rester raisonnable et Nice est, somme toute, un bon compromis.
Cela reste néanmoins cher, et il est donc tout naturel, que dans ce désir d’imitation des autres spécialités, il soit fait appel aux partenariats industriels pharmaceutiques.
En 2012, se rajoute deux agro-alimentaires, qui vont même avoir l’honneur d’une session de formation des médecins.
C’est un peu trop pour un groupe de citoyen qui décide de protester contre ces pratiques.
Leur manifestation joyeuse a donné lieu à un reportage de Nice Matin.


Un des participants, interrogé, se dit gêné par la présence des partenaire agro-alimentaires. Il précise même qu’il s’agit d’une maladresse. Nous sommes soulagés devant cette prise de conscience salvatrice.

Mais :

Il ne s’agit pas d’accidents. Ce sont bien des actions volontaires et prémédités dans le seul but d’augmenter les profits.
Combien de désastres sanitaires engendrés ?
Pas même une petite gêne ?

Pas du tout. Au contraire, un autre participant, peu fier il est vrai et intervenant de façon anonyme, explique qu’il s’agit d’un compromis acceptable.
Il faut bien que les jeunes chercheurs puissent publier.

J’ai ainsi retrouvé la trace d’une remarquable publication des jeunes médecins en 2011, pour la promotion de la médecine générale. A noter la tentative de masquage d’un partenaire industriel. Pas très réussie, elle attire plutôt l’œil. Admettons qu’il s’agit juste d’un défaut de compétence technique.

Comment sortir d’une telle situation ?
Faire moins cher, augmenter le tarif de la participation, réorienter les fonds de formation, demander des financements publics sont autant de solutions proposées par quelques participants interrogés par les désaliénateurs.
Il est très étonnant qu’à aucun moment ne soit posée la question de l’utilité, du bien fondé d’une telle manifestation.

Prenons l’exemple de « l’incontournable » MEDEC.

Ce salon présente la particularité de proposer une série de palmarès, qui seraient le résultat du vote des visiteurs.
En 2007, l’innovation thérapeutique de l’année est attribuée au médicament Acomplia ®.
Celui-là même qui fera l’objet d’un retrait européen d’autorisation de mise sur le marché pour effets secondaires graves, en 2009.
La balance bénéfice/risque défavorable était déjà connue depuis 2006.1

En 2010, ce même prix est attribué au Sevikar ®.
Et pourtant il n’existe aucune preuve d’efficacité de l’olmésartan sur les critères de morbimortalité.2

En 2007, « les médecins » vont récompenser, dans la catégorie formation continue et communication, le laboratoire Servier. Bien vu, 2 ans avant le début du scandale du Mediator ®.

Mais, au fait, à quoi cela sert-il un congrès ?
Voilà bien une question incongrue.
C’est pourtant celle que pose Ioannidis dans un article paru dans le JAMA.3
Are Medical Conferences Useful? And for Whom?
Les conférences médicales sont-elles utiles ? Et pour qui ?

Première interrogation, quel est le coût environnemental du déplacement de ces milliers de congressistes ?
En principe, ce type de manifestation est censé apporter des éléments de nature à améliorer les prises en charge de santé, à faire avancer la recherche, à diffuser les bonnes informations…
Mais en pratique, où sont les preuves que ces objectifs sont bien atteints ?

Considérons qu’il existe deux types de participants à ce genre de manifestation.
Ceux qui causent, et ceux qui écoutent.

Ceux qui viennent annoncer au monde ébloui les résultats de leurs travaux, le font généralement par des résumés qu’il est bien difficile d’aborder avec esprit critique.
Parfois, ce sont des résultats intermédiaires, qui ne feront jamais l’objet d’une publication ultérieure.
L’important ne serait-il pas tant de se montrer que d’apporter des informations fiables ?

Quant au spectateur, que vient-il chercher qu’il ne pourrait recevoir autrement, compte tenu des moyens de communications actuels (en particulier Internet) ?

En l’état actuel, il serait judicieux d’envisager une série d’études pour apprécier l’intérêt réel de ce genre de grand messe.

Espérons que les organisateurs du congrès de la médecine générale auront ce projet pour les prochaines éditions.

En attendant, il me semble que la (re)valorisation de la médecine générale serait mieux assurée en développant des pratiques fondées sur des données fiables et indépendantes.

PS : en relisant, je trouve mon propos un peu sévère, car oubliant l’essentiel de l’utilité d’un congrès: pour les financeurs, repérer les leader d’opinion potentiels, ceux qui rentreront dans leurs régions avec les outils permettant la meilleure influence possible, meilleure influence, pour le compte du financeur, bien entendu.

  1. La Revue Prescrire, rimonabant, LRP juin 2006-Tome 26-N° 273-pages 405-409 []
  2. La Revue Prescrire, LRP juillet 2009-Tome 29-N° 309-page 490 []
  3. JAMA, March 28, 2012—Vol 307, No. 12 1257 []

Un commentaire

  1. dalidaleau dit :

    Les chefs de clinique de médecine générale font tout sauf de la médecine générale.

    Ils sont orientés vers tel ou tel sur-spécialité avant même d’avoir tirés parti du terrain et d’avoir mis le pied au sol. Dommage, vraiment dommage, car ce sont les futurs Coordonnateur de DES.
    Il serait plus logique de ne pas suivre les spécialités hospitalo-universitaires sur ce terrain. Confiance est faite aux opportunistes et non à ceux qui se posent les questions.
    Je préfère quelqu’un qui se pose des questions, qui doute, parce que c’est le propre
    de l’Homme. Et puis, progressivement, qui s’oriente vers des problématiques de terrain.
    Le problème, c’est que dans les DUMG, y’a beaucoup de gens qui souhaitent prouver quelque chose aux hospitalo-universitaire… Nous aussi on peut…. Nous aussi on souhaite 4 ans d’internat…
    Merci pour votre analyse des congrès