La confraternité est-elle soluble dans l’EBM ?

Voix Médicales met à la disposition de tous, une rubrique nommée « Les généralistes écrivent ».

Rédaction de certificats, courriers en tous genres (administratifs, correspondants), nous sommes confrontés à cette activité d’écriture fréquente et répétitive.
Chacun de nous a pu développer des courriers type pouvant être utilisés par d’autres.
D’où l’idée d’un partage de ces documents.

Les choses se compliquent quand il s’agit d’écrire à un confrère, à propos d’un patient.

Tout d’abord, il convient de rappeler que c’est la seule rubrique du site qui impose l’anonymat intégral, donnée fondamentale qui s’inscrit dans le respect du secret professionnel 1
Ce n’est pas tant le respect de la loi, indispensable fut-il, que la volonté absolue de ne pas mettre en situation difficile, expéditeur, destinataire et sujet du courrier en question.
En effet, il ne s’agit pas de stigmatiser qui que ce soit, mais d’apporter à la connaissance des autres une réflexion.

Un commentaire en suite d’un de ces courriers2, a retenu mon attention :
« Vous êtes sûr que vous continuerez à avoir des échanges confraternels avec ce neurologue? :)
Mais ce n’est pas grave, l’essentiel est la santé des patients. »

C’est en effet une bonne question qui mérite réflexion.
Mais, au fait, c’est quoi la confraternité ?

C’est tout d’abord un article du code de déontologie3 qui dit :
« Les médecins doivent entretenir entre eux des rapports de bonne confraternité.
Un médecin qui a un différend avec un confrère doit rechercher une conciliation, au besoin par l’intermédiaire du conseil départemental de l’ordre. Les médecins se doivent assistance dans l’adversité.
« 

A cette lecture, nous ne sommes pas plus avancés sur une définition de la chose.
Dans les commentaires que formulent l’Ordre des médecins, on trouve beaucoup d’invitations intellectuelles, comme celle-ci :
« Ainsi le corps médical doit vivre dans la confraternité. Il est uni par un état d’esprit commun, celui d’une profession de responsabilité et d’action, par une formation intellectuelle particulière, alliant science et humanisme, par une communauté d’idéal. »

Mais on trouve aussi et surtout, cette phrase :
« Les rapports de bonne confraternité permettent aussi de garantir que les intérêts des patients seront assurés. Comment l’efficacité d’une équipe médicale pourrait-elle se manifester en dehors de ces principes ? »

Nous retrouvons ici, la préoccupation de notre commentateur : les intérêts des patients.

Pour des raisons de simplicité d’écriture, j’utiliserai les termes généralistes et spécialistes.

Prenons donc un exemple simple.
Un patient voit en consultation un spécialiste et revient voir son généraliste avec un courrier qui propose un traitement.
Or ce traitement, ne semble pas conforme aux données validées de la science au généraliste.

Que faire ?
Rien, et prescrire ce traitement en acceptant un argument d’autorité. C’est un spécialiste, donc il a raison.
Manifester devant le patient son désaccord et refuser cette prescription ?
Expliquer au patient qu’il existe un doute sur cette prescription et que ce doute se fonde sur des arguments. Ces arguments étant transmis au spécialiste pour discussion.

Quelle est la bonne démarche dans l’intérêt du patient ?

Il ne s’agit pas d’une quelconque joute d’ego, d’une revanche à prendre sur un prétendu mauvais sort qui aurait fait de l’un un généraliste et de l’autre un spécialiste.
Il s’agit d’une prescription qui engage la santé du patient, et également, la responsabilité du prescripteur, ne l’oublions pas.
S’obliger à un regard critique est une nécessité et une forme de formation continue particulièrement efficace.

La confraternité ne peut se concevoir que dans le cadre d’échanges fondés sur des faits argumentés.
Est-ce si scandaleux de penser qu’un généraliste pourrait, aussi, être compétent ?


  1. article 226-13 du code pénal []
  2. Un généraliste écrit à un neurologue qui prescrit….atorvastatine []
  3. article 56 []

2 Commentaires

  1. Si réellement ce post ne fait pas suite à une joute d’ego, il n’est pas en tout cas rassembleur.
    J’ai l’impression que la prétention des spécialistes (insupportable) est un exutoire à la rancoeur des généralistes, qui cible en réalité la défiance des patients envers leur compétence (injustifiée la plupart du temps).

    Nous sommes tous très largement ignorants, seule la faible conscience de l’être nous sauve du suicide ! Mais si cette conscience s’affaiblit trop, c’est le patient qui pâtit de nos pseudo-certitudes. Les faits argumentés sont des flammes de bougies dissipant à peine l’obscurité, deviennent mêmes des oeillères si elles cachent l’obscurité. Les bougies ont été posées là par des chercheurs porteurs de leurs intérêts propres. Tant de ces études sont suspectes, antérieures à notre époque où l’on commence seulement à se pencher sur ces intérêts, que les méta-analyses ont une assise bien fragile. Aucune de ces études n’analyse le bien-être des malades autrement qu’avec quelques étiquettes physiologiques. N’est-ce pas pourtant le plus important pour ce patient avec lequel nous sommes en relation personnelle ?

    Pour devenir moins ignorant, le seul moyen est la coopération. Mes correspondants généralistes prennent leur téléphone à chaque fois qu’ils ont un doute ou sont confrontés à un insuccès thérapeutique. Nous rectifions ainsi ensemble des erreurs bien réelles, ou plus souvent des incompréhensions transmises par le patient.

    Malheureusement ce travail en réseau n’est aucunement valorisé par le système de soins actuel. Et le principe du médecin référent n’est sûrement pas un progrès dans cette direction. Comment pourrait-il améliorer la (perte de) confiance du patient ? Le dossier médical unifié, seul, relève de la même politique du bâton. Le seul avenir est l’évaluation, qui ne devrait pas concerner que les praticiens individuels, mais plus intelligemment les réseaux de médecins, pour encourager cette coopération.

  2. armance dit :

    Il est finalement peu gratifiant et même vexant de recevoir des réflexions du type « vous avez de la chance, c’est étonnant qu’un généraliste sache ça/pense à ça/fasse ce diagnostic… », transmise par les patients (la première fois, c’était devant un diagnostic de toxémie gravidique fait à 50km de la maternité), alors heureusement que les sentinelles ont des yeux.
    Pour ce qui est de reconduire ou pas des traitements initialement prescrits par des spécialistes et pour lesquels j’émets des réserves, je m’appuie sur la presse indépendante, quitte à commenter des articles avec des patients. C’est idéal, mais pas faisable avec tout le monde et terriblement chronophage.
    Il vaut mieux donc avoir un bon carnet d’adresses, guider les patients, et rêver à un monde où une consultation de médecine générale prendrait le temps nécessaire à une bonne compréhension mutuelle avec les patients.